Là où il fallait autrefois taire certaines choses et n’en parler sous aucun prétexte, le sens commun s’est modifié : parler fait du bien. Les bienfaits du tout dire sont entrés dans les sociétés développées jusqu’à parfois la promotion d’une parole débridée, décomplexée, libérée de ses conséquences. Chacun est poussé à dire, à parler sans fin pour se conformer aux normes et à l’illusion que tout s’arrange en racontant sa vie.
On rencontre pourtant dans les institutions, des sujets qui sont emportés par une parole sans point d’arrêt, qui ne conduit nulle part. Parler ici ne construit pas un savoir sur soi mais au contraire, égare et embrouille.
Comment alors se repérer dans les propos de ceux qui s’adressent aux cliniciens ? Quelles sont les paroles thérapeutiques ou au contraire, celles qui poussent vers un égarement d’où peut difficilement émerger la voie du désir ?
Le dispositif de la séance analytique s’est construit sur la règle de l’association libre, soit une prescription qui encourage celui qui parle à dire ce qui lui vient à l’esprit sans souci de la cohérence ou du rationnel. Cette règle fondamentale telle que Freud l’a formulée, implique d’accueillir les trébuchements qui se produisent dans la langue – lapsus, oublis, idées incongrues – et qui à première vue, entravent la cohérence du discours. À dérouler sa parole, le sujet découvre une autre cohérence, secrète et singulière, une autre logique à laquelle il obéit.
Chacun est spontanément conduit à écarter et à trouver désagréable toute pensée qui vient perturber le cours harmonieux de ce qu’il dit. Pourquoi je fais exprès de choisir des sujets de conversation moins graves ? Interroge cet adolescent qui constate avec dépit qu’il ne parle jamais de ce qui importe vraiment.
Accéder à l’impossible à supporter contre lequel chacun se défend exige d’en passer par la parole mais pas n’importe laquelle. L’important en effet n’est pas que le langage dise ou non toute la vérité mais qu’il ait des effets dans la vie de celui qui prend parole.
Cerner, dire au plus près, tenter de mieux dire porte à conséquence. Il existe donc une différence fondamentale entre le fait de parler à tout va qui tient du bavardage et l’acte de dire. C’est à cela que le clinicien sera attentif, c’est- à-dire à extraire un dire plus précis, à dégager les mots qui comptent, les phrases marquantes du flot de la parole.
L’effort du sujet de parler de ce qui lui arrive d’une manière plus singulière se situe aux antipodes de l’impératif de tout dire.